Duanju est le mot chinois, romanise. Guillaume Sanjorge, qui l'emploie et le defend, le traduit par court et feuilletonnant. En France on dit plutot micro-drama, vertical drama, serie verticale, fiction verticale, selon le degre de gene. Concretement : des series de quinze a cent episodes d'une a deux minutes, filmees a la verticale pour un telephone tenu debout, dont chaque episode s'arrete sur un rebondissement. Les premiers sont offerts, la suite se debloque dans une application, contre paiement ou contre une publicite regardee. Amour contrarie, vengeance, humiliation reparee : les ressorts sont ceux du feuilleton, la mecanique est celle du jeu mobile. Le format vient de Chine, il pese autour de 14 milliards de dollars -- c'est notre estimation, les cabinets vont de 7,8 a 41,7 milliards selon ce qu'ils comptent. Et depuis dix-huit mois il gagne l'Europe plus vite que les institutions n'apprennent a le nommer.
La semaine derniere, Gennadiy Fefelov a ouvert son carnet de line producer a Los Angeles -- le poste qui tient le budget et le plan de travail d'un tournage. Soixante episodes, six a sept jours de tournage, vingt-cinq personnes, cent a deux cent mille dollars, et des equipes hors convention syndicale. C'est la vue d'un marche installe, dont il datait la contraction de fin juin, quand les plateformes ont constate que leurs essais en IA rapportaient.
La vue française est l'inverse. Je l'ai documentee de l'exterieur trois fois cette annee, et le diagnostic du #40 tenait en une ligne : la France a des structures actives sur le contenu, et aucun des rails qui rendent ce contenu monetisable a l'echelle mondiale.
Il manquait la vue de l'interieur. Celle de quelqu'un qui produit en France, qui exporte, et qui n'attend pas d'argent public.
Le 26 aout, j'ai envoye onze questions ecrites a Guillaume Sanjorge. Il a repondu le jour meme, en français, et il a accepte d'etre nomme.
Il edite Duanju News, a notre connaissance le seul media français entierement consacre au format. Il produit ses propres series. Et il annonce ici, pour la premiere fois, le lancement de son application : son nom, son prix, son bareme et le partenaire qui distribuera ses series en Inde. Il est jure aux Asian Academy Creative Awards, qui viennent d'ouvrir une section duanju.
Avril 2023, page Facebook personnelle, environ 700 000 vues sur les deux premiers episodes. Debut 2025, contrat d'un an avec Stardust TV, une application chinoise a plus de dix millions de telechargements sur Google Play. Vingt a cinquante mille euros par serie, chiffre qu'il a donne a BFM en juin. Quinze a cent episodes. Trois cents a six cents euros la journee pour un comedien. Vingt centimes l'episode sur son application a venir. Pas a l'equilibre.
Et un diagnostic, en fin d'entretien, qui donne son sous-titre a ce papier.
De la page Facebook a l'application chinoise
La premi ere diffusion, quand, comment, et ce qu'elle a rapporte ?
« Ma premiere diffusion date d'avril 2023, sur ma page Facebook personnelle, avec la serie Les aventures avec ma voisine. Ma page etait alors tres confidentielle, mais les deux premiers episodes, toujours visibles si l'on remonte ma page, ont atteint environ 700 000 vues. Je n'etais pas encore monetise a l'epoque ; je le suis devenu ensuite, mais la monetisation des Reels reste trop faible pour soutenir de la fiction. »
« J'ai donc explore d'autres modes de diffusion, et c'est la que j'ai decouvert les applications chinoises. J'ai continue a tourner et a contacter des plateformes. Mes series, en langue française, etaient perçues comme atypiques dans cet ecosysteme. Debut 2025, Stardust TV, une application depassant les dix millions de telechargements sur Google Play, m'a propose un contrat d'un an pour ma premiere serie. Je l'ai accepte. »
Moins de deux ans separent les 700 000 vues du premier contrat, et le diffuseur qui a fini par signer est chinois. Stardust TV a ete lancee en juillet 2024 et pointait, en avril 2025, troisieme d'un classement divertissement de l'App Store dont le territoire n'est pas precise par la source. La serie y est sortie sous-titree en huit langues, dont le japonais, le coreen, le turc et l'arabe.
« Je ne suis pas encore a l'equilibre, mais ce n'est pas un objectif immediat : je vise un developpement a long terme. C'est pour cela que j'ai achete tres tot tous les noms de domaine Duanju dans trente pays, et lance des sites et projets qui structurent l'ensemble du secteur : information, production, distribution. »
« L'avenir dira si ce marche est une niche ou un phenomene durable ; pour l'instant, tous les signaux montrent que le duanju s'installe. L'ecran de telephone devient un ecran naturel pour regarder de la fiction : apres dix ans de videos de chats qui dansent, puis l'arrivee de la 5G, le public peut et veut voir autre chose. »
Ce que co ute une saison en France
Combien co ute une saison produite en France, sur combien de jours, pour combien d'episodes ?
« Nous arrivons a tourner plusieurs episodes par jour. Une serie compte entre quinze et cent episodes. La Chine peut produire plusieurs series avec le meme budget, et c'est encore plus marque en Coree ou en Inde. »
Il enchaine sur le cout du travail, puis sur la valeur de l'euro, l'exportation et la montee en gamme, pour arriver a sa conclusion.
« Dans le duanju, cela signifie que la France doit viser le haut de gamme pour rester competitive a l'international. »
Le repere chiffre est public, et il ne vient pas de l'entretien. Le 27 juin, dans BFM, il indiquait tourner avec des budgets compris entre 20 000 et 50 000 euros par serie, quand le meme article situe le standard du secteur entre 1 000 et 4 000 dollars par episode, au taux courant. Le rapport depend entierement du nombre d'episodes, qu'il ne donne pas : a quinze, il est dans la bande ; a cent, il tombe deux a quatre fois sous le plancher. Sur ses series longues, il ne se contente donc pas de produire moins cher que le standard : il produit autre chose.
L'autre borne disponible est americaine : Fefelov annonce 100 000 a 200 000 dollars pour soixante episodes, soit 1 700 a 3 300 dollars l'episode. C'est le milieu de la bande citee par BFM, ce qui suggere qu'elle decrit un standard americain plutot que chinois.
Sur le casting, il donne des tarifs, et une caracteristique de format que personne n'avait rapprochee de l'economie française.
« Le format duanju impose une realite particuliere : il oblige a suivre des personnages principaux sur toute la duree de la serie, ce qui reduit naturellement la multiplication des roles secondaires. C'est une caracteristique structurelle du format. On suit un petit nombre de personnages dans des situations intenses et continues. »
« C'est un avantage pour la production française, car cela limite le nombre de cachets a payer et permet de concentrer les moyens sur quelques talents cles. »
« Pour autant, travailler avec des professionnels a un cout. En France, un comedien se situe generalement entre 300 et 600 euros par jour. »
« Le regime français est compatible avec le duanju, mais il impose une discipline de production : des tournages optimises, une equipe reduite, une ecriture pensee pour limiter les decors et les deplacements. C'est pour cette raison que j'occupe souvent plusieurs postes dans une meme production. »
« Le modele français ne pourra pas copier celui de l'Asie. Il devra inventer son propre equilibre. Le format duanju, par sa nature meme, nous y aide. »
Ce n'est pourtant pas le budget qui decide de l'acces au soutien public français, c'est la structure.
Le CNC -- Centre national du cinema et de l'image animee -- reçoit des taxes affectees, prelevees sur la billetterie des salles, sur les editeurs et sur les distributeurs de services, et les redistribue en aides a la creation, a la production et a la diffusion. C'est lui qui tient les guichets dont il est question ici.
Son soutien automatique ne s'amorce pas sur un montant : il s'amorce sur l'apport d'un diffuseur qui paie la taxe française, chaine ou service a la demande. Et le credit d'impot, lui, suppose une oeuvre deja admise a ce soutien -- c'est-a-dire qu'il vient apres, jamais avant. Le plancher du credit d'impot existe aussi, 5 000 euros la minute produite pour la fiction, quand ces series, sur une base d'une minute trente par episode, reviennent entre 130 et 2 200 euros la minute selon leur longueur. Mais le vrai obstacle n'est pas ce seuil. Les baremes ne penalisent pas la brievete : ils sont indexes sur le cout horaire, et calibres sur une fiction française qui revient autour d'un million d'euros l'heure produite. À huit mille euros l'heure sur ses series longues -- vingt mille euros pour cent episodes, soit deux heures et demie d'images -- il ne sort pas par le bas de la duree, il sort par le bas de la grille. La reponse honnete n'est pas que l'institution ne veut pas, c'est que le soutien automatique ne calcule presque rien sur cet objet.
Et c'est la que son cas se bloque. Il a deux diffuseurs : lui-meme, et des applications qui ne visent pas le public français, donc hors du champ de la taxe. Un apport qu'on se verse a soi-meme ne fait pas levier, et une vente a Stardust TV n'entre dans aucun perimetre français. Il n'est pas bloque parce qu'il est petit : il est bloque parce qu'il est producteur et diffuseur a la fois, et que ses diffuseurs sont hors du mecanisme. C'est exactement le deuxieme pilier qu'il dit manquant.
La variable de cout qu'il designe n'est pas le regime social, c'est le nombre de cachets, et le format en demande peu par construction. Mais c'est une propriete du format, pas un avantage français : Los Angeles en profite exactement pareil. Ce qui separe vraiment les deux plateaux, c'est qui commande. Fefelov fait tourner deux ou trois unites completes le meme jour, avec des realisateurs, des chefs operateurs et des chefs decorateurs distincts sur chacune, parce qu'un client lui en achete le volume ; il livre les images brutes et ne possede rien de la suite. Guillaume produit serie par serie, sans commande, et il possede ce qu'il produit : il le dira plus loin, ses series sont financees par son equipe et lui. Le volume americain n'est pas un levier français inutilise, c'est le carnet de commandes de quelqu'un d'autre.
Qui porte le co ut d'acquisition
Le mod ele chinois et americain achete ses payeurs a prix fort. Chez vous, qui paie ?
« Ce role etait assure par Stardust TV, qui a finance l'acquisition pour ma premiere serie. »
« Aujourd'hui, nous lançons bientot notre propre application qui s'appelle Duanju, en reprenant le nom officiel du format. Nous commencerons par une acquisition communautaire, via les createurs, les acteurs et une communication originale, afin d'eviter le cercle non vertueux ou un cout d'acquisition eleve entraine un abonnement cher, puis une fuite des abonnes. Nous demarrons avec un cout de 20 centimes par episode, inferieur aux autres applications. »
C'est la these des vendeurs de pioches, prise par l'autre bout : les applications brulent leur marge en achat d'utilisateurs, et l'infrastructure publicitaire encaisse. À vingt centimes, et sur ses propres bornes de quinze a cent episodes, le spectateur paierait entre trois et vingt euros pour aller au bout d'une serie, moins les premiers episodes offerts. Encore faut-il preciser que les applications installees ne vendent pas d'episodes a l'unite : elles vendent des lots de jetons avec remise, et laissent en debloquer contre une publicite regardee. Un prix affiche ne se compare donc pas a leur grille ; ce qu'il annonce, c'est une intention.
En face, la machine a acquisition a mis longtemps a gagner de l'argent : ReelShort, premiere application du format a viser l'Occident -- editee depuis la Californie par la filiale du chinois COL Group, lancee en 2022 -- ne degagerait son premier benefice net qu'en 2026, selon Media Partners Asia. Ce sont deux façons opposees de recruter -- acheter l'installation puis la rentabiliser, ou partir d'une audience deja la.
Et ce qu'il monte n'est pas seulement une application. C'est un double circuit. Ses series sortiront chez lui et continueront d'etre vendues a des diffuseurs etrangers -- Stardust TV hier, Shortflix India demain. L'application, elle, n'accueillera pas que ses titres : elle accueillera des producteurs français et achetera ailleurs ce qui manque au catalogue. Il produit, il edite, il distribue, et il vend a ceux qui pourraient etre ses concurrents. Il tient les deux bouts de la chaine.
Il n'arrivera pas le premier, et l'ordre d'arrivee dit quelque chose. Un studio français edite une application de series verticales depuis mai 2024 : elle s'appelle Shorts -- sans lien avec le format de YouTube qui porte le meme nom -- et son editeur, le studio Luni, publie par ailleurs un scanner de documents, un coach de fitness et une dizaine d'applications de bien-etre. Elle est traduite en français, mais son public est ailleurs : au releve du 29 aout, sa fiche compte 25 800 notes sur la boutique americaine contre 215 sur la française. La premiere application a viser d'abord la France est, a notre connaissance, Storyshort, arrivee le 21 janvier 2026, editee par StudioQuinze, avec des series originales en français.
Un studio d'applications qui construit pour l'Amerique, une jeune societe qui construit pour la France, et le producteur en troisieme. La nuance compte : ARTE et France.tv Slash publiaient du vertical avant eux. Mais sur le modele qui fait payer a l'episode, celui dont tout le format depend, le format est entre par ceux qui fabriquent des applications ; les gens du contenu arrivent apres.
Et l'argent va au meme endroit. En juin, Luni a leve quatorze millions de dollars aupres de PvX Partners -- de la dette adossee a ses revenus, sans ceder de parts -- pour acheter des utilisateurs et passer Shorts a l'echelle.
J'ai un repere de premiere main a mettre a cote, et il a onze ans. En juin 2015, quand nous avons ouvert le preabonnement d'Afrostream, notre page Facebook comptait 80 000 abonnes, et Facebook etait alors le seul reseau qui comptait : nous n'avions ni Twitter ni rien d'autre. En deux mois, 2 000 personnes ont paye un abonnement annuel a 50 euros. Cent mille euros encaisses, et deux et demi pour cent d'une audience gratuite devenus payeurs -- un bon taux pour l'epoque, a un prix d'entree sans commune mesure avec vingt centimes l'episode.
Il cite alors, et l'imputation qui suit est la sienne :
« Nous nous appuyons sur notre constellation de sites, mais aussi sur des partenaires, notamment Shortflix India, dont l'accord a ete valide en aout 2026 et qui distribuera nos series en Inde. À ne pas confondre avec le site pirate shortflix.net, qui a diffuse illegalement nos series ainsi que celles de Stardust TV. »
« Shortflix India compte deja plus d'un million de telechargements sur Google Play. L'Inde, avec ses 1,47 milliard d'habitants, desormais devant la Chine, represente une immense marge de croissance. »
L'Inde est le marche ou le format se lance par integration : les applications y arrivent adossees a des audiences que quelqu'un possede deja plutot qu'en application isolee, et trois applications indiennes -- Kuku TV, Story TV et Quick TV, sans lien avec les françaises citees plus haut -- occupent trois des cinq premieres places des telechargements video du pays selon le rapport FICCI-EY, devant ZEE5, SonyLIV et Netflix. Le rapport annuel FICCI-EY sur les medias indiens, la reference du secteur la-bas, chiffre ce marche a 6,5 milliards de roupies en 2025 -- environ 65 millions d'euros, une goutte dans les quatorze milliards du marche mondial -- et le projette a plus de 50 % de croissance annuelle jusqu'en 2028, portee par les villes moyennes et par le prelevement automatique.
C'est aussi le marche qui met son prix a l'epreuve. Kuku TV, premiere application du pays, ouvre a deux roupies la journee d'essai -- deux centimes d'euro. Ce n'est pas un tarif mais une depense d'acquisition, et l'equivalent par episode n'y est pas public ; il dit seulement a quel niveau se livre la bataille du premier paiement. Reste a savoir quel prix survit au passage par un distributeur indien, sur un marche ou le volume est massif partout sauf sur la ligne des recettes.
Ce qui g enere du chiffre
Quelles activit es exactement, et laquelle rapporte ?
« Je construis actuellement un reseau sur plusieurs plans. Information, production et distribution. La periode d'investissement, personnel et externe, n'est pas terminee. À court terme, les activites qui peuvent generer du chiffre sont la production et la distribution. Mais parler de rentabilite aujourd'hui me semble premature. »
« Notre application sortira dans quelques semaines et nous posons la premiere pierre d'un edifice. Pour prendre une metaphore, je joue au Monopoly : j'ai achete les terrains et domaines Duanju sur le web, mais je n'ai pas encore construit les hotels. Ce n'est pas seulement economique, il faudra aussi batir un style artistique. »
La metaphore est plus exacte qu'elle n'en a l'air, et c'est lui qui en designe la partie difficile. Au Monopoly, les terrains se prennent vite et ne rapportent presque rien ; ce sont les hotels qui font la partie. Il nomme les siens en fin de reponse, et ce n'est pas l'application : c'est le style artistique, la seule ligne du programme qui ne s'achete pas.
Produire, et editer le media du secteur
Vous produisez et vous editez le media qui couvre le secteur ou vous produisez. Comment tenez-vous cette position ?
« Duanju News et Duanju Events sont en dehors de mon circuit entrepreneurial. Ils sont encadres par l'association Studio Phoceen, une structure non lucrative fondee en 2007. Cela permet d'etre ouvert, transparent et de creer de la confiance. »
« Je m'impose par exemple, sur la page LinkedIn du media Duanju News, de ne jamais partager mes actualites personnelles. C'est une regle morale. Le site nous oblige a garder un oeil sur tout ce qui se passe, a documenter ce format totalement nouveau, a identifier qui fait quoi. »
L 'IA dans sa chaine de fabrication
Qu 'est-ce que l'IA remplace reellement dans la chaine de fabrication, et de combien ça fait bouger le cout a l'episode ?
« Dans mon cas, l'IA ne remplace pas, elle soutient et accelere. Je fabrique des decors, je corrige des defauts, je mixe le son. Elle permet de travailler en equipe reduite sur un projet, mais je ne vois aucun interet a remplacer l'humain. »
« J'aime ce metier : si c'etait pour rester derriere un ordinateur a faire uniquement des prompts, je perdrais l'envie. Ceux qui aiment prompter peuvent le faire ; moi, je veux continuer a creer. »
« L'IA est un moyen efficace quand l'humain a des fulgurances. Le moyen, seul, finit par lasser, surtout dans notre metier. Il faut donc donner une teinte humaine a l'IA, ou a l'inverse, utiliser l'IA pour soutenir les fulgurances humaines. »
Decors, corrections, mixage. Et contrairement a ce qu'on lit souvent, l'IA ne devalue pas le catalogue deja tourne : des studios comme Snips ou Tattle TV le remontent precisement parce qu'elle rend l'operation bon marche -- la seconde a ressorti un Hitchcock de 1927. Fefelov trace la meme frontiere depuis Los Angeles : rien en production physique, ou les agents ratent des details logistiques qui compromettent un plateau, mais des rendus de lieux et des vues d'ensemble fabriques apres le tournage.
Le CNC s 'ouvre aux series verticales
Est-ce le m eme format que le votre ?
Le 16 juillet, le CNC a publie un decryptage favorable aux series verticales, autour de deux productions signees ARTE et Slash, l'offre en ligne de France Televisions destinee aux moins de trente ans. Le texte ne contourne pas l'Asie : il lui consacre une section, nomme la Chine et la Coree du Sud, decrit le modele payant par applications. Les realisatrices interrogees, elles, s'en ecartent. Celle de la serie ARTE : « Nous utilisons certains codes du vertical, mais pour raconter une vraie fiction dramatique. » Sur toute la page, le mot duanju n'apparait pas une fois. C'est, a notre connaissance, le premier texte de l'institution sur le sujet, et il est favorable -- un decryptage, c'est-a-dire un contenu editorial, ni une doctrine ni une decision.
« Je suis heureux de voir une evolution. Les institutions ont commence par etre rigides sur le sujet, mais c'est a nous, acteurs du secteur, de demontrer l'inverse. J'avais souligne dans un article sur Duanju News il y a un an qu'il ne fallait pas confondre le format duanju avec une ecriture commerciale rendue visible par la promotion sur les reseaux sociaux. »
« D'ailleurs, le mot duanju est plus vaste que micro-drama ou vertical. Il englobe la comedie, le drame, et meme le format paysage. C'est la romanisation d'un terme chinois qui signifie court et feuilletonnant. »
« J'espere que mon travail de production et de documentation a contribue a faire avancer les analyses, car resumer le cinema au blockbuster serait une erreur, et il en va de meme pour le duanju, qui est un format multiple, avec des genres, des ecritures et des ambitions differentes. »
Le mot duanju, et la duanjuphobie
Et ce qu 'on produit en Asie, pourquoi le milieu français le regarde-t-il de si loin ?
Il y revient plus loin dans la meme reponse.
« Concernant notre perception de ce qui est fait en Asie, je parle parfois de duanjuphobie, parce que nous sommes clairement face a une meconnaissance artistique de ce qui s'y produit. En tant que jury du festival Asian Academy Creative Awards, qui a ouvert cette annee une section duanju, je vois des oeuvres magnifiques qui feraient changer d'avis beaucoup de monde. »
« Peut-etre s'imagine-t-on encore que la France n'a pas a s'interesser a la Chine et doit regarder uniquement vers l'Ouest. Pour moi, c'est une erreur. Duanju News a aussi pour mission d'apaiser les malentendus entre la France et la Chine, a son humble niveau. »
Il a raison sur le constat, et je crois que la cause est ailleurs que dans le mepris. Le vertical drama ne s'est pas construit sur un premier niveau artistique mais sur un premier niveau technique : qu'est-ce qui retient, qu'est-ce qui convertit, qu'est-ce qui se promeut. Il a ete fabrique par des developpeurs d'applications, et il porte leur maniere de faire. Ce que le milieu français prend pour une pauvrete d'ecriture est d'abord un ordre de construction. Demandez a un milieu qui se coopte de s'ouvrir a un format qu'il ne connait pas, et de le faire en discutant avec un developpeur d'applications : la porte se ferme, pas par frilosite, mais parce qu'en face personne ne parle sa langue.
Le patron de ReelShort le dit sans detour. Joey Jia, cite par Rolling Stone : si certains font un film parce que c'est le reve d'un realisateur, ou le reve de quelqu'un d'autre, eux conçoivent une histoire pour qu'elle se promeuve, et une histoire qui ne peut pas se promouvoir est un dechet. À l'APOS du 19 juin, le rendez-vous annuel des medias d'Asie-Pacifique, le meme homme reconnait environ 90 % d'economies de production grace a l'IA, et ajoute dans la meme intervention qu'il ne croit pas l'IA capable d'ecrire une grande histoire. L'artistique remonte par-dessus, apres coup. C'est ce que Guillaume voit dans les oeuvres qu'il juge en festival, et c'est recent.
Pekin resserre au meme moment, et je n'en ai vu aucune trace en français. Le 1er septembre -- le jour ou parait cet entretien -- le duanju reçoit son code : le regulateur chinois de l'audiovisuel, la NRTA, met en vigueur son premier reglement consacre au format. Le depot existait deja depuis deux ans pour la diffusion en Chine ; ce qui change, c'est le passage a un regime d'autorisation, et son extension explicite aux series tournees en Chine pour etre diffusees ailleurs. Le texte elargit au passage le perimetre : sont desormais vises les episodes de moins de vingt minutes, quand les definitions anterieures s'arretaient autour d'un quart d'heure.
Le meme texte soutient l'export et facilite la venue de createurs etrangers. Les deux ne se contredisent pas : la Chine veut continuer d'exporter, et elle veut choisir ce qui part.
Un detail dit a quel point la seconde moitie compte. Le soutien a l'export figurait dans le projet soumis au debat public en juin. La consultation s'est refermee le 23 juillet, et le texte adopte quatre jours plus tard s'est augmente d'un article absent du projet, qui soumet au depot et a l'autorisation les series tournees en Chine pour etre diffusees uniquement a l'etranger. Le soutien a ete discute ; c'est le controle que personne n'a ete invite a commenter.
Pour un producteur qui tourne en France, la consequence est directe -- a condition de la dire juste. Le texte range les series en trois categories : la plus modeste, petit budget et sujet ordinaire, reste controlee par la plateforme qui la diffuse ; les deux autres passent par une approbation provinciale, et la plus haute y ajoute une licence de diffusion. Le guichet ne s'applique donc qu'a partir du moment ou l'on quitte le bas de gamme, ou des qu'on touche a un sujet sensible -- police, justice, religion, securite -- quel que soit le budget. Et il ne vise que ce qui est tourne en Chine : ReelShort aux États-Unis, DramaBox en Thailande tournent deja ailleurs et y echappent entierement. Les series de Guillaume, elles, n'y passent pas. Mais le meme texte lui ouvre une porte a l'entree, puisqu'il facilite la venue de createurs etrangers. La Chine ne se referme pas, elle reoriente : moins de series qui sortent seules, plus d'etrangers qui viennent tourner dedans.
Argent public contre mon etisation directe
Ces deux economies peuvent-elles coexister ?
« Je suis enthousiaste a l'idee que la France porte une strategie audiovisuelle pour les duanju. Si elle veut voir grand, elle doit aussi imaginer l'exportation de certaines creations. J'exporte mes series, dont je suis proprietaire et que j'ai financees avec mon equipe. Je pense pouvoir aider mon pays a faire rayonner ses creations. »
« J'ai ecrit au president du CNC dans ce sens, apres qu'il m'a accepte en contact sur LinkedIn en 2025. J'espere un jour une reponse. En attendant, j'avance : j'ai beaucoup de projets. Et si ce n'est pas pour mes productions, le simple fait qu'un Français possede l'ensemble des noms de domaine du format dans trente pays devrait interpeller et rassurer. »
Depuis janvier, le fonds qui a remplace CNC Talent aide, tel que le CNC en decrit le perimetre, les oeuvres conçues pour une premiere exploitation sur une plateforme de partage gratuite. Il pourrait avoir le profil vise -- une audience organique preexistante, une premiere diffusion gratuite sur Facebook -- sous reserve du nombre d'abonnes que le fonds exige et qu'il ne donne pas. Ce qui l'exclut surement, c'est d'avoir choisi de faire payer d'abord. Et le fonds n'exige qu'une premiere exploitation gratuite, pas une gratuite perpetuelle : rien n'interdit une fenetre payante ensuite. La porte n'est pas fermee : elle est decoupee pour qui diffuse gratuitement d'abord et fait payer ensuite. Cet ordre-la est une decision de producteur, pas une fatalite.
Un producteur de vertical français se tient entre deux mondes de financement : celui de l'audiovisuel, qui reclame un diffuseur, et celui des start-up, qui reclame une courbe. Les investisseurs connaissent encore mal ce marche, et surtout ils n'y financent pas des oeuvres : ils financent des courbes. Ce qu'ils demandent, c'est combien coute le recrutement d'un utilisateur, en combien de mois il rembourse ce qu'il a coute, et combien reviennent trente jours plus tard. Un producteur qui possede ses series mais n'a pas encore d'application ne dispose d'aucun de ces trois chiffres, et pas de diffuseur pour la porte d'a cote.
Des dispositifs financent bien la serie sans diffuseur : le developpement prospectif du fonds d'aide a l'innovation audiovisuelle, forfaitise a trente mille euros, est justement reserve aux societes qui n'ont ni droits acquis au soutien ni contrat avec un diffuseur, et les fonds regionaux comme le fonds plateformes sociales financent l'oeuvre. Aucun ne finance une serie deja tournee. Tout ce qu'il a produit jusqu'ici est hors d'atteinte, non parce que c'est vertical, mais parce que c'est fait. C'est la consequence directe de l'ordre de construction : le format est ne chez des developpeurs d'applications, et en France il tombe entre le guichet qui finance des oeuvres et celui qui finance des societes.
L 'industrie qui n'existe pas encore
Y a-t-il aujourd 'hui une industrie française du duanju, et qu'est-ce qui devrait etre vrai dans vingt-quatre mois ?
« Aujourd'hui, il existe surtout des initiatives isolees, des demonstrations, des prototypes. Ce n'est pas encore une industrie, car une industrie repose sur un triptyque : production, distribution, monetisation. En France, seul le premier pilier existe reellement. »
« Pour qu'on puisse parler d'industrie dans deux ans, il faut que la distribution se transforme et devienne capable d'accueillir des series verticales françaises, de les mettre en avant et de les monetiser correctement. J'y participe avec notre application, qui pourra accueillir des producteurs avec un partage equitable de 50 % sur les revenus. »
« Il faut aussi que les budgets se stabilisent, que des standards de production emergent, et que les createurs considerent le duanju comme un format professionnel a part entiere. Si ces elements s'alignent, alors oui, dans un an on verra les premieres structures emerger, et dans deux ans, les premiers modeles economiques viables. »
« Nous sommes a un moment charniere : le format est la, les createurs sont la, il manque encore l'ecosysteme. Mais il arrive. Je ferai ce que je peux. »
Le triptyque suppose une definition etroite, et il faut la dire : ARTE et France.tv Slash distribuent bien du vertical, Supradrama le monetise bien aupres de marques. Ce que Guillaume ne compte pas, ce sont les modeles qui ne passent pas a l'echelle mondiale.
C'est le diagnostic que je posais dans le #40 le 4 mai, reconstitue depuis des rapports d'agences et des classements d'applications. Il le formule de l'interieur, nomme les deux piliers manquants, et se donne vingt-quatre mois. Le partage a 50 % qu'il annonce est, a notre connaissance, le seul bareme de remuneration producteur publie en France sur ce format. Reste a savoir 50 % de quoi : Apple et Google prelevent de quinze a trente pour cent sur chaque paiement selon la taille de l'editeur, et selon qu'on compte avant ou apres eux, le producteur touche la moitie ou nettement moins.
O u mettre un million d'euros
Et o u ne surtout pas les mettre ?
« Si un investisseur me demandait ou placer un million d'euros, je repondrais sans hesiter qu'il faut miser sur la qualite et sur les talents capables de faire la bascule numerique. L'Europe ne pourra jamais rivaliser avec l'Asie sur le volume, elle doit donc se distinguer par des series premium, originales, avec une identite forte. »
« Cela signifie investir dans des productions haut de gamme, dans des createurs capables de porter une vision, mais aussi dans des acteurs qui disposent deja d'une communaute solide. Ce sont eux qui peuvent entrainer le public dans le format, creer l'effet de bascule et faire entrer la fiction verticale dans les usages. »
« Un acteur suivi, respecte, identifie, peut faire gagner plusieurs mois d'acquisition et donner immediatement une credibilite a un projet. C'est un levier que l'Europe n'utilise pas encore assez. »
« Investir dans la distribution est egalement essentiel pour structurer un reseau europeen capable de monetiser les series a l'international. À l'inverse, je deconseillerais de mettre de l'argent dans des productions a bas cout, dans des copies du modele chinois ou dans des projets sans identite. Ce serait une erreur strategique. L'Europe doit viser le haut de gamme, et c'est precisement ce que je m'efforce de construire. »
Autrement dit : payer un comedien qui amene son public avec lui, plutot que payer de la publicite pour aller chercher ce public un spectateur a la fois. L'audience passe du budget marketing au budget de production, au meme titre qu'un decor ou une journee de tournage.
C'est deja la strategie de TikTok, et elle a un visage. En avril, la plateforme a signe un accord exclusif portant sur plusieurs series avec Hoorae Media, la societe d'Issa Rae, quinze ans apres les debuts de l'actrice sur YouTube. Sa responsable mondiale des partenariats divertissement a decrit le modele dans les termes exacts de Guillaume : coupler une narration portee par un createur avec une distribution a l'echelle. La premiere serie, « Screen Time », a fait environ 75 millions de vues en une semaine selon TheWrap et s'est classee en tete sur TikTok comme sur PineDrama, l'application verticale de la plateforme.
En France, le meme raisonnement existe sous une autre forme. Supradrama, studio parisien fonde en 2023, produit des microdramas pour des marques sous un mot d'ordre qui dit tout : vous etes le studio derriere la serie, pas son sponsor. Il publie meme un simulateur qui convertit un budget en vues estimees et en cout par vue. La difference est reelle -- l'argent de l'annonceur reste du marketing, il change seulement de format d'achat. Mais le geste est le meme dans les deux cas : on ne paie plus pour aller chercher une audience, on paie pour en amener une. Le syndicat americain des acteurs a suivi avant les institutions : sa convention verticale d'octobre 2025, plafonnee aux productions sous 300 000 dollars, a accueilli en avril « Playback », dont le premier role revenait a une creatrice a forte audience -- engager une syndiquee suffisait a y faire basculer la production.
Ce que cet entretien d eplace
Gennadiy Fefelov decrit un marche qui existe et qui se contracte depuis fin juin. Guillaume decrit un marche qui n'a pas commence. Les deux se rejoignent sur l'endroit ou se loge la valeur. Fefelov ne fait aucune post-production : il livre les images brutes, et le client monte, monetise et encaisse. Guillaume dit que sur les trois piliers d'une industrie, la France n'en tient qu'un, la production. Dans les deux cas, ceux qui tournent ne tiennent pas le morceau qui rapporte.
La nature de son pari, je ne l'avais lue formulee nulle part. Il ne s'est pas positionne sur un studio, ni sur un catalogue, ni sur une part de marche, mais sur le vocabulaire du secteur : les noms de domaine dans trente pays, le media qui documente le format, les evenements, et maintenant l'application. De l'infrastructure editoriale achetee avant que le marche existe, financee sur fonds propres, par quelqu'un qui dit ne pas etre a l'equilibre. Rendez-vous dans vingt-quatre mois sur son propre critere : production, distribution, monetisation.
Guillaume Sanjorge a ouvert son carnet : il annonce ici son application, son prix, son bareme, et il garde ses comptes, ce qui se comprend a quelques semaines d'un lancement. Si vous produisez, distribuez ou financez du vertical en France ou en Europe, votre carnet contient des chiffres que personne ne publiera jamais. Écrivez-moi, sans etre cite si besoin.
Pour continuer. L'interview de Gennadiy Fefelov donne la vue du plateau americain, et les chiffres auxquels comparer ceux-ci. Les vendeurs de pioches explique pourquoi le cout d'acquisition decide de tout dans ce format. Dimension Interdite #4 raconte ce que le milieu français redoute exactement. L'usine chinoise a micro-series passe la frontiere suit la chaine jusqu'a son point d'origine. Et le #40 pose le diagnostic français que cet entretien confirme de l'interieur. Les releves d'audience ARTE et France.tv Slash et les couts de production par region sont dans Vertical Invasion 2026.
Ludovic Bostral ecrit Streaming Radar. Il a cofonde et dirige Afrostream, service de streaming lance en 2015, et publie depuis trois ans les rapports Streaming Lens sur les marches du streaming. Entretien mene par ecrit le 26 aout 2026, en français : onze questions envoyees et restituees, l'une d'elles ayant reçu sa reponse a l'interieur d'une autre. Les reponses de Guillaume Sanjorge sont reproduites sans coupe a l'interieur des citations. Guillaume Sanjorge est producteur dans le digital et dirige un reseau d'information, de production et de distribution dedie au format duanju, aussi appele micro-drama.
Originally published on Streaming Radar.


Top comments (0)