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Ludovic Bostral
Ludovic Bostral

Posted on • Originally published at streaming-radar.com

Streaming Radar #48 : Markiplier, MrBeast, Casimiro : trois créateurs face au capital qui descend

TL;DR. En haut, les geants fusionnent et agregent, ils grossissent. Juste en dessous, le capital descend recapturer le pipeline createur qui leur echappe : la colle de la Story 5 se nomme et se finance, de Wonder a Goalhanger, de Chernin a Google, jusqu'au film 100 % IA. Tout en bas, trois createurs et trois rapports a la structure, Markiplier qui la tient, MrBeast qui l'a montee avant d'ouvrir au capital, Casimiro qui n'en a jamais tenu. Au bout, une seule question : le createur reste-t-il acteur, ou devient-il ressource.


Il y a deux semaines, dans « Et si les YouTubers etaient l'anti-Nouvel Hollywood ? », je decrivais un metier sans nom. La colle. L'architecte d'ecosystemes qui fait circuler l'IP d'un createur entre YouTube, le streaming et la salle. Un role que personne ne savait nommer, mais que tout le monde commençait a vouloir tenir.

Cette semaine, il a pris des noms. Plusieurs. Et du capital, a Los Angeles, a Londres, a Shanghai, a Sao Paulo.

Le mouvement n'est pas horizontal, il est vertical. Tout en haut, les geants se regroupent, par rachat ou par agregation, meme geste. Juste en dessous, le capital descend d'un etage pour reprendre la main sur le pipeline createur, parce qu'il vient de comprendre qu'il l'a perdu. Et tout en bas, la ou nait l'IP, une question, la seule qui compte vraiment : le createur reste-t-il un acteur du jeu, ou devient-il une ressource ?


Acte 1 : en haut, ça se regroupe

Deux façons de grossir, un seul reflexe : fermer le stack.

Soit on l'achete. Le DOJ (le ministere de la Justice americain) a valide la fusion Paramount + Warner Bros. Discovery, autour de 102 Md€, qui recolle HBO Max et Paramount+ en un seul catalogue. Cote distribution, Fox a avale Roku pour environ 20 Md€ (deja disseque dans le #47, je ne reviens pas dessus). Et chez Walmart, Vizio transforme le televiseur en caisse enregistreuse : retail media sur CTV (la tele connectee), attribution directe au panier. L'ecran devient un rayon.

Soit on l'agrege, sans rien acheter. Et la, le terrain de jeu, c'est deja la France.

Amazon distribue les chaines de france.tv, empile M6, le retail, la pub et Prime, et obtient le modele accompli du super-hub. Netflix et TF1 viennent de lancer une integration inedite : chaine en direct, jeux, podcast video, et une pub shoppable qui redirige le spectateur vers les pages des annonceurs. Theankler resume la bascule sans detour : Netflix et Amazon sont desormais français. Quant a Canal+, il agrege dans tous les sens, integre plus profondement Fire TV, pre-installe Samsung et DStv en Afrique, et cote desormais a la bourse de Johannesburg.

Le vrai challenger de ces geants n'est pas un autre geant. C'est le createur qui tient son pipeline. Ils viennent de le comprendre.


Acte 2 : le capital descend chercher la colle

Des createurs sont devenus des networks a eux seuls, sans demander la permission a personne. Alors le capital descend d'un cran. Pas pour attraper du talent, pour ne pas etre deborde.

Et la colle, ce metier sans nom de la Story 5, se met a porter des noms et a lever des fonds.

Le plus frontal : Wonder Studios se proclame « Y Combinator du cinema » et « A24 de l'IA ». Residence Beyond the Loop a environ 23 000 € le film, framework DREAM presente comme le SAFE du long-metrage, et un seed d'environ 11 M€ mene par Atomico. La colle, nommee, structuree, financee. Le SAFE, ne chez Y Combinator, a deja un cousin français, le BSA AIR. Le DREAM, lui, pas encore.

Le plus instructif sur le mecanisme : « The Accelerator » de Goalhanger, le studio podcast de Gary Lineker (la galaxie The Rest Is …). Un incubateur de trois mois, six createurs, un ticket plafonne a environ 11 700 € par createur, autour de 70 000 € au total. Regardez bien le montant : il est derisoire, et c'est exactement le point. Le ticket est l'appat. La vraie monnaie, c'est le pipeline : first-look sur l'IP long format, inventaire publicitaire, atelier d'edition. Et le Chernin Group est entre au capital de Goalhanger en janvier 2026, ce meme Peter Chernin qu'on retrouvait dans la Story 5. Le meme homme a aussi co-finance « Backrooms » via Chernin Entertainment, un film tire de la serie YouTube de Kane Parsons, budget sous les 10 M€, devenu le plus gros demarrage de l'histoire d'A24. Chernin, encore, la ou un createur YouTube croise du capital. On n'achete pas des createurs a 11 700 €. On achete le droit de premier regard sur tout ce qu'ils produiront. Le vieux monde appelait ça un output deal et le payait au prix fort. Version createurs, c'est vendu treize a la douzaine.

Puis la tech s'installe dans la fabrique du prestige. Google met environ 69 M€ sur la table avec A24, DeepMind dans les productions, sans acces au catalogue et en non-exclusif. Precision qui compte : Google ne met pas la main sur les films d'A24, il s'installe dans le workflow. À mettre en regard de son partenariat avec Darren Aronofsky sur « Primordial Soup », conclu lui des mai 2025. Deux prises sur la meme usine. Meme logique chez Lionsgate, qui prend une part au capital de Runway pour co-developper de l'IP originale, pendant que le Hundred Film Fund de Runway finance jusqu'a cent films en laissant aux createurs 100 % de leur IP.

Et au bout de cette logique, le point limite. Utopai et Huace ont sorti un « Voyage vers l'Ouest » genere a 100 % par IA, deux semaines apres l'accord de la SAG-AFTRA (5 juin), et avant meme que la DGA ne ratifie le sien trois jours plus tard (25 juin). La paix sociale signee d'un cote, deja testee de l'autre. Financer le createur, c'est le premier etage. Le faire produire sans lui, c'est le dernier. Entre les deux, l'auteur glisse doucement vers la matiere premiere.

Rien n'oblige pourtant a descendre jusque-la. Et cette semaine, un type a fait le geste exactement inverse.


Acte 3 : en bas, ressource ou acteur

Trois createurs, un meme point de depart, une audience devenue puissance. Trois sorties. Ce qui les separe n'est ni le talent ni la taille.

À un bout, Markiplier. Mark Fischbach a finance, produit, realise et auto-distribue « Iron Lung », pour environ 2,8 M€ (un chiffre rapporte qu'il juge sous-evalue), un film qui a depasse 46 M€ au box-office mondial avec un demarrage autour de 20 M€, numero 2 derriere une sortie Disney. Partage avec les salles : du 50-50, parce qu'il n'est pas un studio. Il aurait pu signer avec n'importe quel agregateur, mais cela voulait dire ceder des droits, exactement ce qu'il refusait. Alors il a monte Markiplier Studios. Et il va plus loin : il travaille a devenir lui-meme agregateur sur YouTube, pour permettre a d'autres realisateurs de vendre leurs films en direct, sans intermediaire.

Pendant que le capital descend reprendre le pipeline par le haut, lui le rebatit par le bas, pour les siens. C'est la « souverainete en bas » de la Story 5, prouvee par un acte concret et date. Avec une honnetete qu'il faut garder : 38 millions d'abonnes et dix ans de confiance, ça ne se replique pas, et lui-meme reconnait qu'une bonne relation avec un studio qui respecte le controle creatif reste une option. Meme le pole le plus pur sait qu'il plafonne.

Au milieu, MrBeast. Attention au raccourci, on le rangerait volontiers a cote de Markiplier, et ce serait faux. Beast Industries est une holding qui a leve du capital institutionnel, une Serie C d'environ 275 M€ menee par Alpha Wave, avec une valorisation reportee autour de 4,6 Md€ et un CEO importe du Vision Fund de SoftBank, Jeff Housenbold. Le capital est bien entre. Mais il a monte la structure avant de l'ouvrir, et il en garde la majorite. La nuance n'est pas comptable, elle est tout : ce que ces investisseurs financent, ce n'est pas du revenu YouTube, c'est une structure qui decide ou la valeur est captee et qui la gouverne. MrBeast reste acteur, mais l'acteur s'institutionnalise, glisse vers l'executif, presque vers la marque. Le capital n'a meme pas eu besoin d'etre un studio ou un geant du streaming pour le faire bouger d'un cran.

À l'autre bout, Casimiro. Le Bresilien (non, pas le dinosaure orange a pois, l'autre) a fait avec CazeTV ce que personne n'avait ose : streamer le Mondial en clair sur YouTube. Sur Bresil-Écosse, record mondial YouTube, plus de 17,8 millions d'appareils connectes en simultane, 35 millions d'abonnes, autour de 330 M€ de parrainages (CazeTV et YouTube) sur le tournoi, et deja un export au Portugal. Chiffre a lire pour ce qu'il est, tout de meme : des appareils comptes par YouTube Analytics, pas des spectateurs audites. Sur le meme match, la Globo en clair a reuni pres de 56 millions de personnes, en mesure Ibope auditee. Les deux chiffres ne se comparent pas, et c'est tout le piege : le digital n'a pas vide l'hertzien, il a etale le meme match sur de nouveaux ecrans. Sauf que la structure n'a jamais ete la sienne. CazeTV est nee en 2022 comme une coentreprise entre Casimiro, via sa societe de production, et LiveMode, qui en pilotait l'operation. En novembre 2025, LiveMode a rachete sa part et controle desormais 100 % du canal. En echange, il est devenu associe, pour un pourcentage non divulgue, de la holding internationale du groupe, aux cotes des fonds General Atlantic et XP deja au capital, et de Cristiano Ronaldo, entre en mai 2026 sur la branche internationale. Il a troque une part nette d'un canal contre une fraction floue d'un groupe. Il reste le visage. Il n'a jamais tenu le tuyau.

Meme depart, trois sorties. Ce qui decide, ce n'est pas le capital, c'est de tenir sa structure quand il arrive. Markiplier la tient et la prete. MrBeast l'a montee a temps. Casimiro ne l'a jamais eue.

Chez nous, la donne est differente, et la Story 5 l'a deja posee : ce n'est pas le marche qui choisit qui tient la structure, c'est la loi. Alors la question n'est pas de savoir s'il faut financer les createurs français. Elle est de savoir comment le faire sans que le montage les transforme, eux aussi, en ressource.


Sonar

Le reste de la semaine, en rafale.

Le microdrama continue son maillage (les quatre guichets, c'etait DI #4) : Lebara lance au Nigeria ce qu'il presente comme la premiere plateforme de micro-drama d'Afrique, un telco qui descend dans le contenu. Premier cas français de duanju pirate, signe qu'un format devient serieux quand on commence a le voler. En Chine, la NRTA met le secteur sous licence. Et Instagram pousse son app TV vers l'episodique long et le live, histoire de rappeler que la frontiere entre vertical et long format n'a jamais ete aussi poreuse.

Un dernier chiffre pour la route, cote US : record de streaming hispanophone sur le Mondial, 6,1 millions sur Telemundo sur Mexique-Coree. Le direct sportif reste le carburant de tout le monde, geants comme independants.


Reprenez la carte de la semaine. Un seed a Londres, un studio qui se monte en Californie, un rachat a Sao Paulo, des cheques signes dans la Silicon Valley. Le capital a fait le tour du monde pour aller frapper aux portes des createurs..

Streaming Radar est ecrit par Ludovic Bostral, freelance en data intelligence et IA pour le streaming et l'OTT, 25 ans dans la plomberie de la tele (M6, Afrostream, Majelan, Trace+). Donnees et rapports proprietaires sur lens.streaming-radar.com. Pour en parler de vive voix : bostral.com/call.





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